06 novembre 2010

Une guenon

Vous vous demandez peut-être ce que fait un article intitulé Une guenon dans ce blog de généalogie. En fait, ce qui a attiré mon attention dans ce récit de Jules Levy datant de 1930, c'est qu'au tout début, il parle d'Édouard Guillaumet, poète et auteur dramatique, fils du peintre célèbre, héritant d'une assez forte somme qui lui provenait de sa grand-mère paternelle et partant en voyage de noces avec son épouse dans les premiers mois de 1900.

Édouard Guillaumet est le fils du célèbre peintre orientaliste Gustave Guillaumet [http://fr.wikipedia.org/wiki/Gustave_Guillaumet], sa grand-mère paternelle est Charlotte Grusson, épouse de Jean-Pierre Guillaumet qui dirigeait une très grande teinturerie à Suresnes. Édouard Guillaumet a épousé Georgette Floriet, plus connue sous son nom d'artiste Georgette Sandry, le 26 avr 1899 à Paris XVII. Voir cet article de 2009 sur Jane Margyl et Georgette Floriet.


BnF/Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54523534
Page 121
Une guenon
Titre : Loin des hommes / Jules Lévy
Auteur : Lévy, Jules (1857-1935)
Éditeur : G. Crès (Paris)
Date d'édition : 1930
Droits : domaine public

UNE GUENON

En l'an 1898, un de mes amis qui se nommait Édouard Guillaumet, poète et auteur dramatique, fils du peintre célèbre, héritait d'une assez forte somme qui lui provenait de sa grand-mère paternelle ; il employa une partie de cet argent à mener une existence qui voulait être amusante et pour laquelle il n'avait pas été éduqué, il résolut de ne se point laisser gruger par une bande de parasites qui l'entouraient et il opta pour le mariage; il fit la cour, fut agréé et, les noces célébrées, il partit avec sa femme pour le Sénégal. Cet événement eut lieu dans les premiers mois de l'année 1900.

Mme Guillaumet était, comme beaucoup de femmes, une capricieuse; quand elle avait des envies, il fallait les satisfaire, mais, comme toutes les capricieuses, elle ne trouvait plus aucun plaisir à voir ses désirs comblés.

Au Sénégal, elle s'était fait offrir par Édouard une guenon adulte que son mari avait payée la somme rondelette de cinquante centimes. C'était à l'époque du franc or.

La guenon devint leur compagne de route, mais, de retour en France, le ménage Guillaumet était embarrassé de son emplette et mon ami sollicita comme un service de le décharger de ce léger fardeau.

— Prends l'objet, me dit-il, et si ta femme te fait des histoires pour l'adoption de cette jeune cercopithèque, tu iras la porter à Pierre Wolf, qui, pour l'exposition, ouvre un théâtre à la foire universelle, le théâtre des auteurs gais, elle servira à attirer la clientèle en figurant à la parade du Temple de la Gaieté qui s'élèvera dans la rue de Paris.

La guenon était petite et je pouvais, sans me gêner, la fourrer dans mon gilet. En ce temps-là, nous habitions à Viroflay, nous avions un grand jardin, ranimai serait plutôt à son aise chez nous et se trouverait certainement mieux que dans un appartement parisien.

Comme je m'y attendais, la réception chez moi fut plutôt fraîche et ma femme me déclara qu'elle ne garderait pas cette bête à la maison. Golote, c'est ainsi que je l'avais baptisée, vit immédiatement qu'il lm fallait gagner les bonnes grâces de la maîtresse de la maison ; elle se fit câline avec elle et trois jours après, comme je proposais de conduire Golote à Pierre Wolf, ma femme s'y opposa. L'enfant était adoptée, elle était de la famille et ne devait plus nous quitter.

C'était une très jolie petite bête qui ne ressemblait pas à ces guenons que partout on représente, elle avait vraiment figure humaine, un visage blanc avec des yeux noirs très malicieux, et sur la tête une sorte de perruque rousse bien que son poil soit fauve; elle possédait des mains remarquables, ce n'était pas des pattes, c'étaient de véritables mains aux paumes roses.

Cette merveille nous était échue et avait pris une place importante dans notre existence...

Un lit lui avait été fabriqué avec une caisse où toute la literie possible avait été aménagée, matelas, traversin, draps, oreiller, couverture, elle possédait le confort que peu de guenons avaient en ce temps-là, son petit lit était juché au-dessus d'une armoire dans la cuisine et tous les soirs Golote se fourrait sous les couvertures tout comme une personne naturelle.

Ma femme lui avait confectionné un petit costume complet, chandail et culotte, car l'enfant était frileuse et nous prenions soin de sa santé.

Elle vivait de notre vie tout comme si elle avait été de notre famille, mais son tempérament de singe la poussait à faire de sales coups, elle était pleine de malice et dans sa cervelle elle ruminait de bons tours à faire ; elle était humoriste et rien ne la divertissait comme une très bonne plaisanterie. Un soir que nous étions allés au théâtre et que nous devions rentrer fort tard, le temps étant très mauvais, il y avait de la boue sur les chemins, la bonne nous avait préparé dans l'entrée, face à la cuisine, nos pantoufles pour que nous puissions les mettre en retirant nos chaussures crottées et ne point salir la maison. En rentrant vers une heure et demie du matin, après avoir fait de la lumière, nous vîmes Golote qui nous regardait d'un air malicieux; penchée hors de son lit, elle épiait nos mouvements et avait l'air de s'intéresser à ce que nous allions faire. Nous prîmes cela tout simplement pour de la curiosité.

Nous la vîmes qui souriait. Pourquoi? Nous n'en savions rien; cependant, désemprisonnés de nos chaussures, nous enfilions nos pantoufles et ensemble nous poussions des cris. Golote se frottait les mains et rigolait.

Et nous avions crié parce que l'un et l'autre nous avions au même instant ressenti une douleur. Voici ce qui s'était passé. Golote, qui savait que nous devions nous déchausser et mettre nos pantoufles en rentrant, avait tenu à nous faire une bonne blague. Elle avait été chercher dans le garde-manger un artichaut cuit qu'elle avait décortiqué et elle avait fourré les feuilles au fond de nos pantoufles en mettant les pointes aiguës à la disposition de nos doigts de pieds. En constatant la réussite de sa petite combinaison, Golote ne se tenait pas de joie, elle venait de s'offrir une bonne pinte de rigolade.

Golote était alcoolique, elle aimait se payer une bonne cuite et nous avions la cruauté d'encourager ce vice.

Nous avions acheté à son intention une quantité de petits récipients en verre à bon marché, chaque petit verre nous coûtait dix centimes, et quand nous avions du monde à déjeuner, je recommandais à chacun de n'avoir l'air de s'apercevoir de rien. Je versais un demi petit verre d'alcool à la disposition de notre enfant guenon. Depuis plus de six mois, elle était de la famille, elle avait considérablement grandi et pouvait se tenir debout, ses mains appuyées sur la table de la salle à manger, elle regardait à droite et à gauche pour savoir si on ne la voyait point, puis, quand elle était sûre de l'inattention générale, elle empoignait le petit verre et en absorbait le contenu d'un trait. Après ce haut fait, elle jetait son verre à terre et généralement le cassait ; mais aussitôt, elle était prise d'un violent mal de tête, elle prenait sa tête dans ses mains et geignait, il fallait que ma femme la pris dans ses bras et la dorlote jusqu'à ce qu'elle s'endorme ; il fallait la coucher, elle était grise et ne se dessaoulait qu'après un bon somme.

Elle avait pris ma femme on affection et c'était elle qu'elle préférait dans la maisonnée.

Quand ma femme était au logis, personne ne trouvait une marque de sympathie de Golote, il n'y en avait que pour ma femme et notre domestique criait, quand la guenon lui tiraillait le bas de sa robe : « Venez, madame, Golote me guenille ! »

Il fallait que ma femme prît la petite dans ses bras pour lui faire lâcher prise.

Quand ma femme allait à Paris, il y avait un changement d'attitude, sa protectrice n'étant plus là, elle me témoignait de la tendresse quand j'étais à la maison et quand j'étais absent la bonne recueillait des marques de sympathie.

Mais sitôt que ma femme était sur le chemin du retour, c'est-à-dire lorsqu'elle était descendue du train à la station de Viroflay, Golote qui avait un flair remarquable — nous demeurions à six cents mètres de la gare — Golote, dis-je, sentant le retour de celle qu'elle affectionnait par-dessus tout, devenait un véritable diable et nous pouvions être certains que ma femme arrivait rien qu'à l'attitude de Golote.

Elle vécut avec nous pendant dix-huit mois, deux étés et un hiver, ce qui est extraordinaire chez des bêtes de sa race, ainsi que nous l'affirmait un gardien du jardin zoologique d'Anvers où, six ans après sa mort, nous avions trouvé une réplique de Golote. Le gardien nous affirma que les bêtes de cette race ne résistaient pas à notre climat plus de six mois, il avait fallu que nous l'entourions de soins tout spéciaux pour qu'elle puisse durer un aussi longtemps. Il lui fallait un air chaud, un soleil brûlant et la vaste contrée, mais ces choses lui manquaient.

Et voici la triste fin de la pauvre petite. Elle était devenue tuberculeuse, elle toussait, elle avait des crises qui la faisaient horriblement souffrir, nous nous en rendions compte, mais ni ma femme ni moi ne voulions prendre la décision de la faire disparaître. Enfin, las de la voir en cet état, j'allais prier un de mes voisins, chasseur émérite, de venir mettre fin au supplice de Golote. Ce jour-là, une assez belle journée d'automne, elle gambadait dans le jardin où elle avait été chiper une poire qu'elle savourait et mon voisin, sans la faire souffrir, déchargea une quantité de petits plombs, qui la coucha à terre. Elle n'avait pas eu le temps de s'apercevoir de la fin de son martyre.

Nous l'avons mise en terre avec dans sa main la poire qu'elle grignotait quand elle avait été touchée par la décharge du fusil.

Nous avons pleuré Golote, elle nous avait amusés et elle avait beaucoup aimé ma femme.

Jules Lévy

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